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Marie-Antoinette PETIT-JEAN

Rêverie

Marie-Antoinette PETIT-JEAN (1794, Lyon – 1832, Lyon)

Rêverie

Vers 1828-1832.
Huile sur toile.
H : 53 ; L : 44 cm.

Dans un intérieur silencieux baigné d'une lumière sourde, une jeune femme assise tient sur ses genoux une guitare romantique. Vêtue d'une robe de satin gris-vert aux reflets chatoyants, ornée d'un corselet noir lacé, elle a délaissé son instrument et se tourne légèrement vers le spectateur, le regard absent, le sourire à peine esquissé : c'est l'instant suspendu de la rêverie.

Le thème de la rêverie musicale, popularisé par les poètes romantiques (Lamartine, Chateaubriand) et par toute une littérature sentimentale issue des Méditations (1820), fait de la guitare l'instrument féminin par excellence sous la Restauration et la monarchie de Juillet en tant qu'attribut de l'intériorité silencieuse et de la mélancolie douce. La partition ouverte et la guitare interrompue suggèrent clairement ce moment de méditation lyrique.
Élève d'Alexis Grognard et de Carra, fille de Jean-Louis Trimolet, dessinateur en broderie qui lui transmit le goût du graphisme dès l'enfance, et sœur aînée d'Anthelme Trimolet, Marie-Antoinette Trimolet épouse en 1816 Claude François Petit-Jean. Après une formation lyonnaise typique, elle s'impose rapidement parmi les meilleurs représentants féminins de l'École de Lyon, ouvrant chez elle un atelier de peinture et de dessin destiné aux dames. Son tableau Le Malade, lui vaut la médaille d'or au Salon du Louvre, et deux médailles d'argent lui sont décernées en 1827 aux Salons de Lille et de Douai.

Sa carrière, brève mais brillante, est interrompue par une longue maladie et par sa mort prématurée le 12 novembre 1832, à l'âge de trente-huit ans. Son œuvre, profondément marquée par l'esthétique troubadour qui s'épanouit alors à Lyon dans le sillage de Pierre Révoil et de Fleury Richard, conjugue le fini hollandais hérité des petits maîtres du XVIIe siècle, le sentiment intime et anecdotique, et une virtuosité particulière dans le rendu des étoffes et des natures mortes.

L'attribution à Marie-Antoinette Petit-Jean se fonde sur un faisceau de correspondances stylistiques précises et convergentes avec son corpus documenté.
Le satin chatoyant de la robe trouve son équivalent direct dans la robe blanche de la princesse de La Belle au bois dormant, tableau acquis en 1822 par la Société des Amis des Arts de Lyon et qualifié de « chef-d'œuvre de la peinture troubadour ». La technique des plis cassés rendus par des rehauts gris-blanc nacrés, les ombres profondes saturées dans les creux, et le velouté général de la matière sont rigoureusement les mêmes.
Traités comme des petites natures mortes, une théière, un vase, de la vaisselle et une partition ressuscitent la manière intime que l'artiste déploie dans la Jeune femme allaitant son enfant et soignant son mari malade, où l'aiguière en faïence blanche, le brûle-parfum, la fiole de verre et l'assiette de fruits constituent un même répertoire, une accumulation d'objets précieux traités en miniaturiste.
La verrerie en losanges plombés de la fenêtre est précisément du même type que celle qui s'aperçoit derrière la porte ouverte dans L'Examen du catéchisme (vers 1825), avec le même goût pour l'archaïsme troubadour de la fenêtre médiévalisant.
Le riche tapis aux motifs orientalisants jeté sur la table de la Rêverie n'est pas un simple accessoire d'atmosphère. Il s'agit d'un véritable leitmotiv qui traverse toute la production picturale du cercle Trimoletet qui en constitue l'une des signatures les plus identifiables. On le retrouve, identique dans son dessin et sa palette : dans la Rêverie d'Edma Trimolet (1827) ; dans L'Examen du catéchisme par elle-même (vers 1825) ; dans l'Autoportrait d'Anthelme Trimolet de 1849 ; et dans le Portrait d'Edma Trimolet par Anthelme de 1850. La récurrence de cette pièce d'étoffe sur près d'un quart de siècle, et dans des œuvres signées indistinctement de Marie-Antoinette, d'Anthelme et d'Edma, témoigne certainement d'un objet réel ayant appartenu à la famille.
Le second élément matériel décisif réside dans le service de porcelaine disposé sur le tapis : théière, tasse à couvercle décorée à motifs chinoisants, plateau d'argent. Or, il faut rappeler qu'Anthelme et Edma Trimolet furent les plus importants collectionneurs lyonnais de leur génération, et que leur cabinet, légué à la Ville de Dijon en 1878 et conservé sous le nom de « musée Trimolet », comprenait notamment un ensemble considérable de porcelaines chinoises. Marie-Antoinette, qui vivait dans l'orbite immédiate de son frère, avait naturellement accès à ces objets et puisait dans la collection familiale les modèles de ses natures mortes.

Nous avons également réussi à retrouver un portrait inédit de Marie-Antoinette par son frère, correspondant parfaitement à la jeune guitariste. Le biographe du peintre en fait référence en ces termes: « M. Trimolet avait dix-sept ans. […] Sa première toile fut consacrée à sa famille. Il peignit en grand et en pied sa sœur, la palette à la main devant un chevalet. » Probablement de 1815, le portrait représente la jeune femme âgée de 21 ans.

Le legs des époux Anthelme et Edma Trimolet à la Ville de Dijon, accepté par délibération municipale du 10 octobre 1878 (plus de mille neuf cents numéros), a notamment conservé le fonds graphique de la famille Trimolet, dont une part revient à Marie-Antoinette. Deux feuilles apparaissent comme de potentielles études préparatoires de notre tableau.
La première est une recherche préliminaires sur le motif central de la femme tenant une mandoline, devenue guitare dans La Rêverie.
La seconde est une feuille architecturale, rigoureusement géométrisée selon les règles de la perspective conique. Elle présente l'intérieur exact de la scène de la Rêverie : la pièce vue de face, l'ouverture de fenêtre à droite, le ressaut mural au fond, et le sol au carrelage tracé en perspective fuyante.

Le sujet et le titre même de notre tableau ne sauraient être pleinement compris sans rapprochement avec la Rêverie d'Edma Trimolet, exécutée en 1827 et provenant elle aussi du legs Trimolet. Belle-sœur de Marie-Antoinette, Edma Saulnier avait épousé Anthelme Trimolet le 9 septembre 1824. Elle se représente, en autoportrait déguisé, dans cette composition appuyée à un meuble dans une attitude de méditation pensive, le visage de trois quarts, entièrement absorbée par sa songerie intérieure.
Notre tableau apparaît ainsi comme la réponse de Marie-Antoinette à sa belle-sœur.