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Jean-Baptiste André GAUTIER DAGOTY

Portrait de Sophie Arnould dans le rôle de Thélaïre

Attribué à Jean-Baptiste André GAUTIER DAGOTY (Paris, 1740 - Paris, 1786)

Portrait de Sophie Arnould dans le rôle de Thélaïre

Vers 1777-1778.
Huile sur toile. H : 41, L : 33 cm.

Né le 17 février 1727 à Châlons-en-Champagne dans une famille de robe, Denis-Pierre-Jean Papillon de La Ferté acquit en 1756 la charge d'Intendant et Contrôleur de l'Argenterie, Menus-Plaisirs et Affaires de la Chambre du Roi.
C'est à l'automne 1762 que Papillon de La Ferté, seul titulaire de sa charge depuis quelques mois, s'impose à la cour pour sa première saison de spectacles à Fontainebleau. Pour L'Amour et Psyché de Mondonville (représentation du 21 octobre 1762), Papillon choisit de faire chanter Sophie Arnould dans le rôle-titre, alors même qu'elle menaçait de quitter l'Académie royale de musique et qu'elle n'avait encore jamais chanté devant la famille royale. Il s'agit donc d'un double risque.
Le premier est artistique, en imposant une cantatrice réticente ; le second, institutionnel, en présentant devant le roi une voix alors encore inédite dans ce cadre. Le succès fut considérable. Bachaumont note qu'« on ne peut exprimer les acclamations du public à la vue de Mademoiselle Arnould ».
Louis XV félicita personnellement Papillon, le Premier Gentilhomme lui remit une gratification de 4 000 livres et le Contrôleur général des Finances le couvrit également d’éloges.

Quelques jours plus tard, Papillon orchestre la reprise de Castor et Pollux de Rameau avec, de nouveau, Sophie Arnould dans le rôle-titre de Thélaïre.
Pendant la représentation, un incendie se déclara dans un plafond. Papillon maîtrisa immédiatement la situation grâce aux éponges fixées au bout de perches qu'il avait lui-même fait préparer à l'avance. La catastrophe fut évitée, le spectacle se poursuivit, et Papillon reçut une nouvelle série de félicitations, cette fois pour sa prévoyance autant que pour sa maîtrise des circonstances. Madame de Pompadour elle-même le félicita. En une seule saison, Papillon de La Ferté, tout en démontrant un talent d'administrateur et programmateur dans ses fonctions, découvre Sophie Arnould, future icône de l'opéra, pour la cour. Couronnant son succès, il se hisse au rang de héros en évitant une catastrophe devant le roi.

Quinze années plus tard, Papillon est au sommet de ses fonctions, maître de l'Académie royale de musique depuis 1776 en plus de sa charge initiale. Durant la saison de 1777, il choisit de revenir aux œuvres fondatrices de sa carrière, et s'associe pour la dernière fois avec Sophie Arnould. La chanteuse interprète à cette occasion, pour la dernière fois, ses rôles iconiques avant sa retraite définitive en 1778.

Le 5 juin 1777, Castor et Pollux de Rameau est représenté à l'Opéra du château de Versailles à l'occasion de la venue de l'Empereur Joseph II, frère de Marie-Antoinette. Il s'agit de l'un des événements diplomatiques et protocolaires majeurs du règne.
Le 23 octobre de la même année, L'Amour et Psyché est représenté à Fontainebleau devant le Roi et la Reine. En programmant en 1777 et face à la cour les mêmes œuvres qu'en 1762 et faisant appel à la même interprète, Papillon affirme la continuité de son action et inscrit sa réussite de 1762 dans une logique de consécration.
C'est dans ce contexte précis, et dans la fenêtre chronologique étroite comprise entre octobre 1777 et la retraite d'Arnould en 1778, qu'il serait possible de situer une commande par Papillon de La Ferté de trois portraits à Gautier Dagoty ; un le représentant ; les deux autres dépeignant Sophie Arnould en Thélaïre pour le premier, et en Psyché pour le second. La datation se précise encore si l'on tient compte du fait que Dagoty perdit lui-même son titre de peintre de la reine en 1778, remplacé par Élisabeth Vigée Le Brun : la commande doit donc avoir été passée au plus tard dans les premiers mois de 1778.

Ces trois portraits, qui partagent un décor très semblable jusqu'au sol carrelé noir et blanc, semblent former un ensemble cohérent d'un point de vue métaphorique. Le portrait de Papillon de La Ferté, de format légèrement plus important que les autres, représente l'homme accompli dont la carrière est mise en image.
Les deux portraits d'Arnould, de format identique, fonctionnent comme les équivalents allégoriques de ses deux grands succès : Arnould en Thélaïre pour Castor et Pollux, Arnould en Psyché pour L'Amour et Psyché. Elle apparaît comme la figure incarnée des succès de Papillon de La Ferté.
Le costume porté par Sophie Arnould dans son portrait en Thélaïre peut être rapproché d'un dessin conservé à la Bibliothèque nationale de France, « Thélaire en habit de Deuil », appartenant au corpus des projets de costumes de Louis-René Boquet pour Castor et Pollux. Placé sous l'autorité de Papillon, Boquet tenait la charge de dessinateur officiel des costumes. La comparaison entre le dessin de Boquet (vers 1770) et notre tableau révèle une fidélité d'ensemble tout en accusant un degré de somptuosité supérieur dans l'exécution scénique de 1777.

Dagoty portait depuis la fin de 1775 le titre de « peintre de la reine et de Madame ». Il demeurait le portraitiste officiel du cercle immédiat de Marie-Antoinette, c'est-à-dire du même cercle gluckiste auquel Papillon appartenait institutionnellement. Ces hommes se connaissaient, fréquentaient les mêmes salons et répondaient aux mêmes commandes royales.

Il est enfin intéressant de noter l'appétence profonde de Papillon pour la peinture, passion peut-être à l'origine de cette commande. Fin connaisseur et collectionneur, Papillon commanda des séries de panneaux décoratifs à Boucher, Robert, Fragonard et Vernet pour son hôtel particulier. En 1776, il fit paraître un Extrait des différens ouvrages publiés sur la vie des peintres, témoignage direct de son intérêt soutenu pour les arts visuels.